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    INTERNATIONAL

    À Melilla : « Nous, les Marocains, on doit se débrouiller seuls, personne ne s’intéresse à nous »

    Guineesignal5 juin 2021
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    Ayoub a 20 ans. Entré illégalement à Melilla depuis le Maroc voisin, il vit dans la petite enclave espagnole depuis trois ans. Originaire d’un petit village non loin de Fez, au Maroc, il dit ne jamais vouloir retourner là-bas « parce que la vie ne lui offre rien au Maroc ». Il vit aujourd’hui à la rue, sans papiers, sans existence légale. Ayoub, qui maîtrise parfaitement l’espagnol, se dit « bloqué » dans l’enclave et souhaite « plus que tout » monter sur le continent pour commencer une nouvelle vie. Témoignage.

    « Quand je suis entré dans Melilla, j’étais mineur. À l’époque, la frontière était ouverte. Je me suis faufilé avec la foule qui vient dans l’enclave pour travailler et personne ne m’a vu. C’était un coup de chance. Je suis allé directement au commissariat local. Ils m’ont fait passer un test pour confirmer mon âge. Ils ont conclu que j’avais 17 ans et je suis allé au centre pour mineurs appelé ‘Purissima’. C’était il y a trois ans.

    En dehors de la pandémie, Melilla possède quatre frontières terrestres ouvertes avec le Maroc, à Beni Ansar, à Barrio Chino, à Farhana et à Mariguari (voir photo ci-dessous). Des immenses SAS d’entrées permettant aux travailleurs marocains de venir travailler la journée dans l’enclave et d’en sortir le soir pour rentrer chez eux.

    Quatre poste-frontières existent entre le Maroc et Melilla. Ayoub a réussi à passer l'un d'eux discrètement en se mêlant à la foule. Crédit : Google map
    Quatre poste-frontières existent entre le Maroc et Melilla. Ayoub a réussi à passer l’un d’eux discrètement en se mêlant à la foule. Crédit : Google map

    Je suis venu à Melilla parce qu’il n’y avait rien pour moi au Maroc. Je ne suis jamais allé à l’école. Je ne sais pas trop pourquoi, mes parents ne me disaient pas d’y aller et le matériel scolaire à acheter était trop cher. Et puis, je crois qu’on enseigne très mal au Maroc.

    C’est pas facile pour moi, aujourd’hui. Je ne sais pas écrire.

    À Purissima, c’était pas génial. Ma chambre était sale, très sale, il y avait beaucoup de jeunes qui avaient la gale. Je préférais rester dehors. Je dormais pas toujours dans le centre. Je me faisais une chabolas dans Melilla, mais quand la police trouve une chabolas, elle la détruit.

    L'entrée du centre pour mineurs Purissima, à Melilla. Crédit : InfoMigrants
    L’entrée du centre pour mineurs Purissima, à Melilla. Crédit : InfoMigrants

    Le problème avec le centre Purissima, c’est surtout l’accompagnement. Tu n’es pas accompagné pour tes papiers. Ils sont vraiment nuls pour ça, à croire qu’ils font tout pour qu’à notre majorité, on se retrouve dans l’illégalité. Avant de partir du centre, j’ai demandé à ce qu’on prenne mes empreintes mais personne ne s’en est occupé. Depuis, je suis à la rue.

    À Melilla, les jeunes majeurs qui quittent les centres pour mineurs doivent obtenir un permis de résidence pour rester légalement dans l’enclave. Pour ce faire, ils doivent en théorie faire enregistrer leurs empreintes et obtenir un « padron » (une adresse de domiciliation). Mais les obstacles administratifs sont nombreux et les lenteurs administratives récurrentes, selon les associations d’aide aux migrants.

    Pendant le confinement, j’ai logé à Plaza del Toros, une arène devenue un centre de nuit ouvert pour les sans-papiers. C’était affreux. Je dormais dans un lit de camp, dans un couloir, parce qu’il n’y a pas de places. Cet hiver, il faisait très froid, parce que c’est délabré à l’intérieur. Il y a des fenêtres cassées qui laissent entrer le froid. Surtout tout le monde est drogué là-bas, ou alcoolisé. C’est dangereux.

    Exemple d'une "chabolas", ces abris de fortune pour les migrants à Melilla. Crédit : InfoMigrants
    Exemple d’une « chabolas », ces abris de fortune pour les migrants à Melilla. Crédit : InfoMigrants

    Parfois, je trouve que c’est pas juste ce qu’il m’arrive. Beaucoup de migrants qui viennent d’autres pays [d’Afrique] sont hébergés dans le CETI [le seul centre d’accueil de l’île, ndlr]. Je pense qu’ils réussiront à aller sur le continent. Nous, les Marocains, on doit se débrouiller seuls, personne ne s’intéresse à nous.

    >> À relire : Les « riski », quand les migrants marocains prennent tous les risques pour sortir de Melilla (3/4)

    J’aimerais bien aller sur le continent, aussi. Je veux partir d’ici. Quand je serai en Espagne [continentale], je pourrai travailler et aider ma famille au Maroc. Mais je ne sais pas si un jour, j’aurais des papiers… Je sais pas comment faire.

    La journée, je ne fais rien. Je ne travaille pas parce que si la police fait des contrôles, elle donne des amendes. Je ne vais pas à l’école parce qu’il faut des papiers pour aller à l’école ici. Pendant la journée, je vais à la plage ou je traîne au skatepark.

    L'entrée du CETI de Melilla, à une trentaine de minutes à pied du centre-ville. Crédit : InfoMigrants
    L’entrée du CETI de Melilla, à une trentaine de minutes à pied du centre-ville. Crédit : InfoMigrants

    Ce qui est le plus dur à Melilla, c’est la police. Il y a tout le temps des violences contre nous. Le seul fait que tu parles arabe attire des problèmes. Quand ils nous entendent parler, ils nous visent alors qu’ils n’ont pas le droit de nous frapper. Ils nous disent de retourner au Maroc. Mais comment voulez-vous qu’on y retourne quand le roi ouvre les portes pour laisser entrer les Marocains ?

    Ayoub fait référence aux 8 000 migrants qui ont pénétré dans l’enclave espagnole de Ceuta, mi-mai, profitant d’un relâchement des contrôles frontaliers côté marocain. Madrid accuse Rabat d’avoir laissé faire pour punir l’Espagne de son soutien présumé au Front Polisario.

    Pour partir d’ici, j’ai pensé à faire un départ en canot pour traverser la Méditerranée. Mais je ne veux pas mourir. Je suis le seul à pouvoir aider ma famille, je n’ai pas de frères et sœurs. Ma mère me supplie de ne pas traverser la mer. Je l’appelle de temps en temps, quand je peux. C’est très dur de lui parler. Je devrais lui dire quoi : ‘Maman, je suis là depuis trois ans et je n’avance pas ?' »

    Selon les associations d’aide aux migrants à Melilla, ils sont entre 200 à 300 jeunes marocains dans la même situation qu’Ayoub, des jeunes sans-papiers devenus majeurs à Melilla, et abandonnés par l’État espagnol. Cette année, selon l’association Solidary Wheels à Melilla, 300 jeunes Marocains vont fêter leurs 18 ans, ils ne bénéficieront plus de la protection de l’Espagne en tant que mineurs, et « seront remis à la rue » une fois sortis des centres comme Purissima.

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