INTERNATIONAL

Au Sénégal, la société civile vent debout contre les propos de Kaïs Saïed sur les migrants

Trois semaines après les déclarations incendiaires de Kaïs Saïed sur les migrants subsahariens et les violences racistes qui ont suivi, la colère ne désenfle pas au Sénégal. Plusieurs associations et organisations de la société civile demandent des excuses publiques du président tunisien. Des appels au boycott des produits de Tunisie ont également été lancés sur les réseaux sociaux. Reportage.

« Il faut mettre rapidement fin à la présence en Tunisie de hordes de migrants clandestins source de violences, de crimes et d’actes inacceptables. » Les propos polémiques de Kaïs Saïed, prononcés le 21 février, ont entraîné licenciements, agressions, expulsions violentes de migrants subsahariens en Tunisie. Une situation qui nourrit la colère au Sénégal.

Quinze associations se sont réunies au sein d’un « collectif des organisations et acteurs de la migration au Sénégal » pour réclamer des sanctions de la communauté internationale après la ligne rouge franchie par Kaïs Saïed.

« Le collectif recommande au président tunisien de prendre de la hauteur, de retirer ses propos, de présenter ses excuses à toute la communauté africaine et de s’engager à respecter et à faire respecter les droits des populations africaines sur son territoire », exige le communiqué du collectif.

>> À (re)voir : « Tunisie : des migrants subsahariens partent dans l’urgence face au déferlement de haine »

Le ministère sénégalais des Affaires étrangères a mis en place une cellule de crise. Contrairement à la Côte d’Ivoire et à la Guinée qui ont déjà organisé des vols de rapatriement de leurs ressortissants désirant rentrer au pays, Dakar s’est voulu plus mesuré dans sa réaction : un registre a été ouvert pour « recenser nos ressortissants qui souhaitent rentrer au Sénégal », a indiqué le ministère, qui a précisé le 5 mars qu' »aucun incident concernant un compatriote n'[avait] été signalé en Tunisie ».

Une manifestation interdite

La timide tentative de médiation d’Umaro Sissoco Embaló, le chef de l’État bissau-guinéen également président en exercice de la Cédéao, n’a pas trouvé grâce aux yeux des Sénégalais. Le dirigeant de la Guinée-Bissau s’est rendu à Tunis pour apaiser la situation. « Nous sommes tous des Africains. Vous êtes vous-même africain, quelle que soit la couleur de votre peau… Nous sommes tous des frères », a-t-il déclaré, estimant que les propos du président tunisien avaient été mal interprétés.

Une démarche jugée « très molle » par Ahmadou Bamba Fall, président de l’association Village du migrant et membre du collectif des acteurs de la migration au Sénégal. « Au moment où la Banque mondiale a sanctionné la Tunisie, au moment où des associations tunisiennes ont manifesté contre leur président, on s’attendait à plus de fermeté de la part de la Cédéao. On s’attendait à ce qu’Embaló dénonce les propos de Kaïs Saïed et lui demande de les retirer, et qu’il demande aux Tunisiens d’arrêter leurs agissements contre les Subsahariens », explique-t-il.

Le collectif et d’autres organisations de la société civile comme le Front pour une révolution anti-impérialiste populaire et panafricaine (Frapp), un mouvement souverainiste sénégalais, espéraient faire entendre leurs voix lors d’une manifestation devant l’ambassade de Tunisie à Dakar le 3 mars et par le dépôt symbolique d’une lettre de protestation à l’ambassadeur. La manifestation a été cependant interdite par les autorités sénégalaises et 19 protestataires ont été arrêtés, avant d’être libérés 24 heures plus tard.

Appel au boycott des produits et services

Guy Marius Sagna, député de l’opposition et secrétaire administratif du Frapp, faisait partie des manifestants. Les protestataires souhaitent initier un boycott des produits venant de Tunisie.

« Nous avons lancé une campagne de boycott de tous les produits tunisiens mais également de tous les services tunisiens allant de Tunisair aux produits alimentaires de [la marque d’huile] Jadida. On a demandé à tous les Sénégalais et à tous les Africains d’ici ou de la diaspora de boycotter ces produits et services », raconte le député.

Guy Marius Sagna, député de l’opposition sénégalaise, fait partie des protestataires contre les violences à l’encontre des Subsahariens en Tunisie. Crédit : Elimane Ndao / France 24

La lettre de protestation a finalement pu être déposée jeudi 9 mars. Un courrier dans lequel est dénoncée « l’utilisation des Noirs africains comme boucs émissaires de la crise sociale en Tunisie ».

Une autre manifestation contre le président tunisien et les violences subies par les migrants noirs était prévue samedi 11 mars sur la place du Souvenir africain à Dakar. Cependant, le préfet a décidé de l’interdire, évoquant des « risques de troubles à l’ordre public » et « d’entrave à la libre circulation des personnes et de leurs biens ». Les protestataires hésitent encore à braver l’interdiction.

Au grand dam de Bourguiba

Malgré son inflexibilité face aux propos tenus par Kaïs Saïed, le collectif fait néanmoins la part des choses. Ses membres répètent à l’envi que leur antagonisme n’a pas pour cible le peuple tunisien mais leur président, ainsi que les Tunisiens qui ont commis des violences sur des migrants subsahariens. Ils ont ainsi apprécié la manifestation du 25 février à Tunis, quand la société civile tunisienne a dénoncé les propos de son président.

>> À (re)lire : « Discours antimigrants en Tunisie : ‘Une façon de faire oublier les problèmes du pays' »

Le Sénégal et la Tunisie ont dans le passé entretenu des relations étroites, notamment au lendemain des indépendances. Le père de la nation tunisienne Habib Bourguiba était adulé des Sénégalais pour ses prises de position en faveur d’une « Afrique libre », selon des historiens interrogés par France 24. Une grande avenue à Dakar porte son nom.

Guineesignal

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