Avec le respect de qui n’est pas né sur cette terre : votre héritage ne commence pas en 1958. Il est bien plus ancien.
On célèbre, à juste titre, le 2 octobre. Mais la Guinée était déjà la Guinée bien avant l’indépendance. Et elle le rappelle chaque année, dans des fêtes que l’on connaît mal en Europe et qui mériteraient d’être connues, racontées et défendues autant que la date de 1958.
Des fêtes plus anciennes que les frontières
À Norassoba, dans la préfecture de Siguiri, la fête de la mare, le Noradala, se célèbre depuis le XIVe siècle. Pendant un an, personne ne touche à la mare. Puis, avec l’arrivée des pluies, des milliers de pêcheurs y descendent ensemble, pendant que les jeunes du village forment un cordon pour contenir la foule. L’an dernier, un habitant l’a dit à la presse mieux que je ne saurais le faire : pour eux, cette fête compte encore plus que l’Aïd.
Non loin de là, à Baro, dans la préfecture de Kouroussa, la même scène se répète au début du mois de mai, à la fin de la saison sèche : une pêche collective et rituelle qui rassemble des gens de tout le pays, et même des pays voisins. Deux mares, deux villages, et une même idée qui a traversé les siècles : ce qui est à tous se garde ensemble, et se partage le même jour.
Une danse qui construit des écoles
À Kankan, le lendemain de la Tabaski, c’est la Mamaya. Elle est plus jeune qu’on ne le croit : selon les sèdès eux-mêmes, ces associations de classes d’âge l’ont instituée vers 1936, avec l’accord des anciens, à partir d’une danse venue de Bamako. Mais ce qui m’a le plus frappé, en lisant son histoire, ce ne sont ni les grands boubous ni l’élégance des pas. C’est que les sèdès, qui s’en relaient l’organisation, ont financé plus de quarante salles de classe, une chambre froide à l’hôpital régional et de nombreux puits. Une fête qui construit des écoles. J’en connais peu d’exemples comme celui-là, où que ce soit.
Des noms à ne pas oublier
L’empire du Mali, dont la Haute-Guinée fut un cœur, et Soundiata Keïta, son fondateur, que la tradition orale présente d’abord comme un chasseur. Les confréries de chasseurs traditionnels, les dozos, qui gardent vivant cet héritage. Samory Touré, qui tint tête à la colonisation. Et sur la côte, chez les Baga de la région de Boké, d’où vient ma femme, le D’mba, que l’on appelle aussi Nimba : la mère qui a nourri des générations, devenue l’un des symboles les plus connus de la Guinée. Et les griots, mémoire vivante d’un peuple, qui transmettent l’histoire sans qu’un seul livre soit nécessaire.
Et à Kolaboui, la sous-préfecture dont dépend Diassya, j’ai appris qu’une noix de kola peut valoir un contrat. Quand un différend oppose deux familles, ou deux voisins pour une terre, les anciens les réunissent. Chaque partie apporte des noix de kola blanches, couleur de la paix et des intentions claires. On parle, longtemps. Et quand l’accord est trouvé, on partage la kola et on la mange ensemble. Il n’y a ni avocat ni papier timbré : il y a la parole donnée devant les anciens, et tout le monde sait ce qu’elle pèse.
Rien de tout cela n’a été offert. Tout cela s’est construit, transmis, gardé. La fierté d’un pays ne tient pas à une seule date : elle tient à tout ce qui l’a précédée. Connaître son héritage, le raconter à ses enfants, le promouvoir : c’est une autre façon de reprendre ses rênes.
L’avenir de l’Afrique, j’en suis convaincu, sera porté par ses femmes, aux côtés de leurs hommes.
