GRAND ANGLE

Préserver nos lieux, croiser nos récits, bâtir un avenir commun (Par Tidiane Diallo)

Dans la continuité de sa démarche littéraire et politique initiée avec son roman Guinètâ, paru le 6 mars 2026 aux éditions La Bruyère en France, Tidiane Diallo explore ici les urgences mémorielles de la nation. Ses propositions visent à sauvegarder le patrimoine matériel, outiller la recherche scientifique et léguer aux générations futures un socle de références partagées.

À lire !

À l’occasion des 68 ans de l’indépendance de la Guinée, une réflexion sur le défi mémoriel profond sera débattue, notamment sur la pluralité des récits, l’enseignement de l’histoire et la préservation des lieux de mémoire.

« Quelle mémoire avons-nous reçue, et quelle mémoire voulons-nous transmettre demain ? » Cette interrogation sera au cœur de la conférence organisée ce vendredi 2 octobre à Lille par la Fédération des Associations Guinéennes des Hauts-de-France (FAG-HDF).

La lucidité voudrait qu’une mémoire nationale solide accueille la pluralité des témoignages sans renoncer à l’exigence des faits. Or, nous n’y sommes pas encore. Les Guinéens sont pourtant condamnés à vivre ensemble et à bâtir un avenir commun, mais ils continuent d’hériter de récits différents, parfois contradictoires, qui alimentent débats et divisions.

Faut-il confronter

les récits avec méthode ?

Le travail mémoriel guinéen ne peut pas commencer en 1958. Il doit embrasser l’esclavage, la traite négrière, la colonisation, les luttes pour l’indépendance, puis la construction de l’État guinéen.

Depuis l’accession à la souveraineté nationale, acteurs politiques, intellectuels, témoins directs, journalistes, historiens et écrivains ont livré leur lecture de l’histoire. Ces récits sont précieux, mais ils ne suffisent pas à fonder une mémoire partagée, surtout lorsque chacun ne retient que ce que sa famille, sa communauté et son milieu politique lui ont transmis.

On peut citer deux personnalités connues : Mamadou Bowoï Barry, dit Petit Barry, journaliste, ancien député et ancien responsable du bureau de presse de la présidence sous le premier régime, emprisonné au Camp Boiro puis exilé, auteur de « Sept ans sous le mont Gangan », et Madifing Diané, ancien haut responsable de la sécurité, ancien ministre, gouverneur et ambassadeur, auteur de « Histoire d’une révolution. Maintenant, en vérité il faut tout dire ».

L’enjeu n’est pas de choisir un camp, puisque leurs récits ne se recoupent pas. Il s’agit plutôt d’encourager les historiens à doter la recherche de moyens pour croiser les sources, consulter les archives et privilégier l’investigation scientifique — non pour fabriquer une vérité officielle, mais pour établir les faits et les replacer dans leur contexte.

Et si un comité réunissant historiens, enseignants et scientifiques au sein d’une représentation plurielle se mettait en place pour recenser les sources, recueillir des témoignages vivants pendant qu’il en est encore temps, confronter les récits et proposer un socle de références communes, notamment pour la refonte des manuels scolaires ? Ce sont des pistes de solutions qui demandent des moyens, du temps et de la continuité, deux éléments qui ont trop souvent manqué au fil des périodes politiques.

La mémoire collective se construit-elle

d’abord avec lucidité ?

Que lisent aujourd’hui les jeunes Guinéens sur l’histoire contemporaine de leur pays ? Les manuels scolaires et universitaires élucident-ils les recherches historiques, les études anthropologiques et le travail d’archivage ? C’est pourtant la somme de toutes ces dynamiques qui permettra de comprendre l’histoire du pays dans toute sa complexité.

Prenez l’exemple d’un visiteur étranger qui arrive à Conakry et demande à visiter les lieux symboliques chargés d’histoire : que lui répondrons-nous ? La question demeure, parce que le pays peine encore à dépasser les égos et à enseigner enfin ce qu’il a vécu pour de vrai. Or, la mémoire se construit aussi dans les lieux emblématiques.

Si le Camp Boiro n’avait pas été physiquement effacé, il en constituerait l’un des exemples les plus sensibles, au-delà des controverses et des mémoires qui entourent ce lieu. Dorénavant, la question essentielle est de savoir comment préserver les autres espaces qui ont marqué l’histoire nationale pour en faire des supports de recueillement, de recherche et d’éducation.

Le Rwanda a fait ce choix mémoriel sur le génocide perpétré contre les Tutsi, en associant sépultures, archives, expositions et travail pédagogique. Cela démontre qu’un lieu chargé d’histoire douloureuse peut aussi devenir un espace de connaissance et de transmission.

Nous sommes-nous aussi demandé si la mémoire collective se construisait dans nos commémorations ? L’unanimité estime que célébrer une fête nationale ne devrait pas se limiter à un enthousiasme festif, parce que le 2 octobre demeure un moment majeur de notre histoire nationale.

Ce constat ne vise aucunement à nier en bloc ce que les régimes précédents, les historiens, les chercheurs et les scientifiques ont fourni comme travail mémoriel sur la Guinée. Il s’agit plutôt d’une invitation à la réflexion sur le devoir de mémoire collective envers les générations antérieures. Celle que nous sommes. Et celles de demain.

Par Tidiane Diallo,

Journaliste-romancier et observateur sociopolitique

Guineesignal

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