Ce 2 novembre, le monde commémore la Journée internationale de lutte contre l’impunité des crimes contre les journalistes. A cette occasion, ARTICLE 19 Afrique de l‘Ouest appelle à passer des déclarations à l’action pour mettre fin à l’impunité dont bénéficie les auteurs de ces crimes.
« Aucun journaliste ne devrait payer de sa vie, de sa liberté ou de son intégrité physique et psychologique puisqu’il remplit une mission : informer et faire vivre un droit de l’homme et des peuples : le droit de savoir ».
Au cours de 12 derniers mois, les cas des journalistes victimes n’ont cessé d’augmenter. Nous avons documenté des dizaines de cas des journalistes victimes de graves violations des droits humains en toute impunité au Burkina Faso, au Niger, au Mali, au Nigeria, en Guinée, au Togo et ailleurs, y compris par le harcèlement légal et judiciaire. Au Burkina Faso, au Niger, au Mali ailleurs, les détentions au secret, les réquisitions forcées pour le front anti-djihadistes, les disparitions forcées, les condamnations en justice servent à taire les journalistes qui bravent la peur pour garantir une information transparente dans ces pays confrontées à l’insécurité et au djihadisme. Les harcèlements judiciaires avec des arrestations et des détentions prolongées, les intimidations, les suspensions arbitraires et d’autres mesures de rétorsion, visent couramment des journalistes qui investiguent sur la corruption ou critiquent ailleurs.
Les conflits, la lutte contre l’insécurité, les tensions politiques ne doivent jamais servir de prétexte pour cibler les journalistes.
Au Burkina Faso, les journalistes Atiana Serge Oulon et Moussa Sareba, toujours portés disparus depuis plus de 2 ans sans enquête ni justice ne doivent pas être oubliés. En Guinée, le cas du journaliste Habib Marouane Camara en situation de disparition forcée depuis son enlèvement à Conakry le 3 décembre 2024 ne peut rester sous silence. Au Niger, le journaliste Moussa Kaka a été enlevé et détenu au secret pendant bien de jours à l’issue des troubles militaires. Ces cas et bien d’autres illustrent aujourd’hui pourquoi il faut lutter contre l’impunité pour mettre fin aux crimes visant les journalistes.
L’instrumentation des lois sur la cybercriminalité, le terrorisme, la diffamation, la sécurité, les fausses nouvelles constituent un moyen commun pour réprimer les voix des journalistes critiques et d’investigations, souvent abusivement et contre toute possibilité de réparation, alors que la répression transnationale prend de plus en plus du chemin dans la répression du journalisme et de l’espace civique.
En l’occurrence, le journaliste Hugues Comlan Sossoukpè, interpellé arbitrairement en Côte d’Ivoire en juillet 2025 et transféré en dehors des procédures légales au Benin (alors qu’il était réfugié politique au Togo) est détenu au Bénin. La Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme le poursuit pour des motifs vagues d’incitation à la rébellion, incitation à la haine ou à la violence, harcèlement par le biais de communications électroniques et apologie du terrorisme, dans le cadre de son travail. Ses conditions de travail sont difficiles malgré son état de santé préoccupante.
Au Mali, les journalistes Abdrahamane Kéita a été condamné à deux ans de prison le 14 septembre à deux ans notamment pour diffusion de fausses informations, à la suite d’un contenu publié sur la situation sécuritaire à Kidal. Le journaliste Chahana Takiou a été condamné à douze mois de prison par le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité pour des faits liés à ses critiques envers la justice lors d’un forum public des médias à Bamako.
Au Nigeria, la journaliste d’investigation Zainab Sodiq a été abusivement incarcérée et détenue au secret quelques jours en juillet 2026 par des agents des services de renseignement en dehors de toute procédure légale. La journaliste Farida Isiak a été condamnée à une lourde peine de 4 ans de prison ou une lourde amende pour diffamation après avoir dénoncé sur Facebook les exactions de policiers envers ses parents pour une affaire de 100 Nairas (moins de 10 centimes euros). Elle a ensuite été libéré en attendant un nouveau procès suite à la pression des ODDH.
En Guinée, en plus de la situation préoccupante du journaliste Habib Marouane Camara en situation de disparition forcée depuis son enlèvement à Conakry le 3 décembre 2024, des mesures administratives de rétorsion, y compris l’interdiction de l’exercice du journalisme ainsi que les harcèlements judiciaires visent plusieurs journalistes dans un contexte global de répression des médias et de l’espace civique.
Quand les lois sont instrumentalisées, il ne s’agit plus de justice ou de procédure légale mais de violence dommageable contre les journalistes, qui méritent vérité sur les motivations réelles, réparation et comptes pour les auteurs.
« Derrière chaque journaliste menacé, enlevé, torturé ou assassiné, il y a une famille qui tremble, des vies brisées, une société condamnée au silence. L’impunité ajoute à la violence des crimes la douleur de l’abandon. En Afrique et au Sahel, les victimes et leurs proches n’ont plus besoin de promesses : ils ont droit à la protection, à la vérité et à la justice. Il faut passer des déclarations et promesses à l’action et mettre fin à fin à l’impunité de ceux qui abusent de leurs rôles pour bâillonner le journalisme », a dit Alfred Nkuru Bulakali, Directeur Régional ARTICLE 19 Sénégal & Afrique de l’Ouest.
Background
La Journée Internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre les journalistes commémorée le 2 novembre a été instaurée par l’Assemblée générale des Nations Unies, lors de sa 68ème session, en reconnaissance des profondes conséquences de l’impunité, tout en exhortant les Etats Membres à mettre en place des mesures précises afin de lutter contre la culture d’impunité. La Commission africaine des Droits de l’Homme et des Peuples (CADHP) a réaffirmé pour sa part que la liberté d’expression, la liberté de la presse et l’accès à l’information ne sauraient être effectivement exercés que si les journalistes et les professionnels des médias sont à l’abri de toute intimidation, pression ou coercition ; et rappelle constamment aux États africains à garantir la sécurité des journalistes, et à créer un environnement propice à l’exercice de leur profession.
Le thème retenu cette année pour cette journée est : « Les menaces évoluent. L’impunité perdure ». Ce thème met en lumière la place des nouvelles technologies qui transforment les moyens par lesquels les attaques contre les journalistes sont perpétrées. En Afrique de l’Ouest, et particulièrement au Sahel, les journalistes exercent leurs fonctions dans des conditions de plus en plus difficiles et parfois dangereuses dans un contexte global de régression de la liberté d’expression. La répression ne se limite plus aux arrestations : elle combine disparitions forcées, détentions arbitraires, harcèlements judiciaires, mesures administratives de rétorsion et criminalisation du journalisme en ligne.
ARTICLE 19 confirme cette régression dans son rapport ARTICLE 19 Global Expression Report 2026 , qui analyse chaque année la situation de la liberté d’expression dans le monde. Plusieurs pays en Afrique de l’Ouest sont en net recul ; ceux de l’Alliance des États du Sahel, figurent parmi les baisses les plus fortes au monde. Le Tchad et le Burkina Faso se classent dans la catégorie « EN CRISE »; le Mali, la Mauritanie et la Guinée dans la catégorie « FORTEMENT EN CRISE ». Le Niger dans la catégorie « RESTREINT » a perdu 10 points, c’est l’une des trois plus fortes bais ses significatives au monde sur la période. Le Rapport RSF 2026 sur la liberté de la presse note la même alarme. Le Niger se classe à la 120e place, enregistrant la plus forte chute mondiale de l’année.
Il ressort durapport de la Directrice générale de l’UNESCO sur la sécurité des journalistes et le danger d’impunité, que189 journalistes ont tués dans le monde entre 2024 et 2025, dont 67 % des cas se sont produits en zones de conflit et ce en toute impunité. Le rapport note que sur neuf cas sur dix, les responsables ne sont pas traduits en justice.
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