OPINION

Tibou Kamara : l’heure des reniements, que reste-il des valeurs ?

« J’ai trop vécu » est une exclamation courante, un refrain sans cesse repris par la plupart des personnes désabusées et pétrifiées par des événements qui dépassent leur entendement ou qui jurent avec leurs certitudes. Les derniers développements de la situation nationale, notamment dans le champ politique, paraissent surréalistes à tout contemporain doté d’un esprit cartésien. Rien de ce que l’on pourrait prévoir ou considérer comme rationnel ne se produit. Chaque jour réserve son lot de rebondissements, de coups de théâtre et de séismes dans l’univers kafkaïen de la politique guinéenne.

Il est vrai que les convictions n’ont jamais été qu’une façade commode dissimulant des intérêts égoïstes et des agendas prémédités, toujours obscurs. Mais jamais on n’avait assisté à un tel remue-ménage, à des revirements aussi soudains. Jamais la politique n’a autant ressemblé à une course pour la survie, à un jeu de poker menteur. Il n’y a plus de suspense ni d’émulation dans le jeu politique ou dans le processus électoral. C’est comme si personne ne croyait plus à une alternative possible, à un quelconque revirement de situation. On ne semble plus entrevoir la moindre perspective au-delà des contingences présentes et des ambitions immédiates. Le présent ne se conjugue plus avec le passé et n’annonce aucun futur. Tout se vit ici et maintenant !

Et comme il ne semble plus y avoir qu’un seul homme fort, tous rivalisent d’ardeur et de zèle pour lui prêter allégeance et obtenir ses faveurs. Il risque d’être envahi et saturé, déjà victime de harcèlement, en attendant que le vent ne tourne à nouveau.
À cette allure vertigineuse des choses, il faut s’attendre à la formation d’un bloc monolithique autour d’une personne, dans un mouvement d’ensemble dogmatique, fondu dans un moule commun et une pensée unique. L’opposition est littéralement désertée, car elle n’attire plus grand monde. Beaucoup de ceux qui écument l’espace public se sont convaincus qu’il n’y a rien à gagner en dehors des rouages du pouvoir. Il faut donc œuvrer, par monts et par vaux, à entrer dans les bonnes grâces du prince du moment, d’autant plus qu’il n’y a souvent ni comptes à rendre ni craintes à avoir, malgré des attitudes déviantes ou des propos outrageants. L’impunité est la chose la mieux partagée.

Alors, on ne va pas chercher bien loin pour gagner son pain : volontiers, on renonce aux complications de la vie d’opposant pour des rivages jugés plus sûrs, surtout lorsqu’il s’agit de fuir les risques d’un combat difficile, voire périlleux, une mission perçue comme impossible. David face à Goliath. Mieux vaut baisser les armes que de s’engager dans des épreuves de feu. Realpolitik ? Instinct de conservation ? Ambition de carrière ?
Ce ne sont pas tant les raisons des ralliements massifs ou des adhésions forcées qu’il faudrait interroger, que la métamorphose de ceux qui, pendant longtemps, se plaisaient à condamner les autres pour un engagement aujourd’hui moins critiquable que le leur. Ceux-là mêmes, qui étaient prompts à s’indigner de toute appartenance à un camp opposé à leurs chapelles, ne visent plus seulement une majorité, mais exigent l’unanimité autour d’eux et de leur cause.

Ils laissent entendre que les valeurs concernent les faibles, surtout tant que l’on n’a pas encore goûté aux délices du pouvoir et attendu son « tour » d’être intronisé. Désormais, on a compris que chacun roule, plus ou moins, pour lui-même. En ces temps où tous les repères sont brouillés, les convictions oubliées, les valeurs perdues, on réalise qu’il ne faut pas aller trop vite en besogne, ni se précipiter pour distribuer les bons et les mauvais points. Il est hasardeux de juger trop vite les gens avant de les avoir soumis à l’épreuve du temps et observés à l’œuvre, c’est-à-dire lorsqu’ils seront confrontés au choix entre les valeurs qu’ils prétendent porter et leurs propres intérêts.

Victor Hugo pourrait se retourner dans sa tombe, en cette phase de l’histoire où, au nom de la soif de réussir à n’importe quel prix, il n’y a plus ni tabous ni interdits. Lui qui avait élevé l’éthique et la morale au rang de sacerdoce écrivait : « Mieux vaut une conscience tranquille qu’une destinée prospère. Je préfère un bon sommeil à un bon lit. »
Les sacrilèges naissent toujours des transgressions. Les malheurs des hommes s’expliquent par leurs faiblesses, leurs tentations, leurs compromissions, par leurs appétits insatiables, leurs abominations. Bref, par leur faillite morale.


Tibou Kamara

Guineesignal

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