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TRIBUNE — Siguiri : l’or et le prix du silence

Il est des moments où une ville doit se regarder en face. Se placer devant le miroir, non pour admirer ses forces, mais pour reconnaître ses plaies.

Aujourd’hui, c’est à Siguiri que je m’adresse. Non pas en accusateur, mais en fils inquiet. Inquiet de voir le paradoxe ronger ma terre natale : une ville riche d’or, mais pauvre en sérénité durable.

L’éclat qui aveugle

Située en Haute-Guinée, à la frontière du Mali, Siguiri repose sur l’un des sous-sols les plus aurifères d’Afrique de l’Ouest. Depuis des décennies, l’or nourrit, soigne, construit, éduque. Il a sorti des familles de la précarité.

Mais à quel prix ?

Derrière la prospérité immédiate se cache une érosion lente et silencieuse : des collines éventrées, des terres agricoles sacrifiées, des forêts décimées. L’orpaillage artisanal s’est intensifié, souvent sans encadrement réel. Le mercure, manipulé à mains nues, brûlé à ciel ouvert, s’infiltre dans les sols, dans l’eau, dans les corps.

Les affluents du fleuve Niger qui traversent la préfecture portent les stigmates de cette ruée. L’eau se trouble. Les poissons disparaissent. Les terres s’appauvrissent.

Nous savons. Mais nous nous taisons.

Une richesse fragile

À court terme, l’or sauve. Il paie la scolarité, soutient les ménages, finance des projets familiaux. Dans une région où les alternatives économiques sont limitées, l’orpaillage apparaît comme l’unique voie rapide vers une ascension sociale.

Mais cette économie est instable. Elle dépend du cours mondial, de décisions administratives imprévisibles, de contextes sécuritaires régionaux fluctuants.

Plus grave encore : malgré l’ampleur des extractions, les infrastructures demeurent insuffisantes. Routes dégradées, accès limité à l’eau potable, services publics sous pression. La richesse produite localement ne structure pas un développement durable.

L’or circule. Le progrès, lui, hésite.

Des responsabilités partagées

Il serait confortable d’accuser uniquement l’État. Ce serait incomplet.

Oui, les autorités ont failli dans le contrôle, dans la transparence et dans la planification. L’encadrement de l’orpaillage artisanal reste insuffisant. Les normes environnementales existent, mais leur application demeure lacunaire. La reconversion économique de l’après-or n’est pas anticipée avec la rigueur nécessaire.

Mais les citoyens aussi participent, parfois par nécessité, parfois par résignation. L’usage du mercure perdure malgré ses dangers. Des sites sont exploités sans autorisation. Des terres sont creusées sans réhabilitation. La réussite rapide de quelques-uns alimente une ruée permanente.

Nous sommes à la fois victimes et acteurs d’un système qui nous dépasse — mais que nous entretenons.

Un avenir en suspens

Si rien ne change, Siguiri risque de laisser à ses enfants :

– des terres stériles

– des nappes contaminées

– une population affaiblie

– une économie vulnérable

L’or n’est pas éternel. Les conséquences, elles, peuvent l’être.

La solution ne peut être unilatérale. Elle exige :

– un encadrement strict et indépendant de l’orpaillage

– une transparence totale sur les revenus miniers

– des investissements massifs dans l’agriculture et l’entrepreneuriat local

– une sensibilisation rigoureuse aux risques sanitaires

– une volonté politique ferme et un engagement citoyen sincère

Refuser le silence

Le silence est parfois confortable. Mais à Siguiri, il devient dangereux.

Blâmer un seul camp serait un mensonge commode. La vérité est plus exigeante : la situation actuelle est le produit d’actions, d’inactions et de compromis collectifs.

L’or brille, oui. Mais il éclaire aussi nos responsabilités.

Siguiri ne doit pas sacrifier son avenir au profit d’un présent illusoire. Nos enfants méritent plus qu’un héritage de cratères et de regrets.

Le moment n’est plus à la contemplation, mais à la correction.

Se regarder en face n’est pas un acte de faiblesse. C’est le premier pas vers la dignité.

Par Mamadi Bérété

Guineesignal

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